Le gouvernement fantôme

Le Sdf de Bamenda s’est doté d’un Shadow Cabinet. John Fru Ndi, le désormais leader de cette tendance du Social Democratic Front a formé le 26 juillet, un Cabinet de 36 membres ayant la charge de 18 ‘’départements ministériels’’. Il s’agit là d’une véritable curiosité aux relents de révolution, dans le contexte camerounais dont le système politique est tout de même fortement présidentialiste. Le shadow cabinet, lui, relève plutôt du système parlementaire. C’est le fruit d’une longue tradition britannique dont le fonctionnement est facilité par le bipartisme. En Grande-Bretagne, une pratique assez ancienne veut que le chef de l’opposition parlementaire attribue des responsabilités à certains de ses collègues députés du même parti que lui, qui forment ainsi un ‘’contre – gouvernement’’ chargé de suivre comme une ombre, les gestes des ministres du ‘’vrai’’ gouvernement ; d’où l’expression anglaise de ‘’shadow cabinet’’ dont la traduction française est ‘’cabinet fantôme’’.
Ce n’est pas, comme d’aucuns pourraient l’entendre au Cameroun, une mangeoire de l’ombre où l’on se disputerait des marchés occultes. Le shadow cabinet est plutôt une sorte de centre officiel de critiques du gouvernement et de contre-propositions ; une vraie équipe de travail. Chaque membre du shadow cabinet est le porte-parole du parti dans le secteur qui lui est confié. Il surveille et analyse les actions du ministre en charge de ce secteur (‘’département ministériel’’), afin d’y apporter des solutions alternatives. Le shadow cabinet est ainsi une sorte d’école normale, ou un centre d’entraînement du gouvernement. Ses membres ont naturellement vocation à devenir ministres une fois les élections remportées. Le Premier ministre Margaret Thatcher par exemple, avait nommé la plupart des membres de son shadow cabinet au gouvernement officiel.
Dans les démocraties qui se nourrissent d’alternances, le shadow cabinet est une véritable institution vénérée à laquelle l’Etat alloue des moyens pour faciliter son fonctionnement. En Grande-Bretagne par exemple, le royaume garantit un salaire au Premier ministre du gouvernement fantôme et lui attribue des locaux pour travailler au Parlement. A l’époque où Tony Blair était chef de l’opposition, le Premier ministre John Major avait autorisé le secrétaire général de chaque ministère à rencontrer les ministres du shadow cabinet. Les membres du gouvernement fantôme pouvaient ainsi se tenir au courant et discuter des grands dossiers du pays. Le Canada va plus loin encore. Le Parlement prend en charge toutes les dépenses de fonctionnement du chef de l’opposition qui a notamment à sa disposition, un budget pour recruter des chercheurs appelés en appui à son cabinet fantôme ; ce qui permet à l’opposition d’apporter des critiques utiles et des alternatives crédibles aux actions du gouvernement.
Dans ces démocraties – là, il y a comme une égalité entre l’opposition et le pouvoir qui sont pratiquement les deux faces d’une même pièce et sont tous au service du pays, mais chacun avec ses idées. Par conséquent les impôts des citoyens servent non seulement pour permettre au gouvernement d’exécuter la politique de la nation, mais aussi, garantissent l’existence d’une opposition forte et capable de proposer une alternative à la majorité de l’heure. Le shadow cabinet de John Fru Ndi que l’on pourrait situer dans ce sillage là, vient rappeler à quel point le Cameroun est encore éloigné des conditions d’une alternance pacifique et utile au pays. Ce gouvernement fantôme pourrait même relancer l’idée, mille fois miroitée, mais jamais concrétisée, d’un statut de l’opposition. Mais, on peut douter que ce (ne) soit (que) pour bousculer les institutions camerounaises que Fru Ndi a décidé de créer son cabinet fantôme.
Avec son shadow cabinet, le père du ‘’suffer don finish’’ veut reprendre l’initiative, pour résister politiquement à ceux qui, dans son propre parti et au-delà, trouvent qu’il encombre désormais la scène politique, tout comme Paul Biya, et entendent le pousser à la retraite. En créant un cabinet qui est par essence, une équipe de députés, Fru Ndi règle politiquement le cas Muna, en rappelant qui contrôle le Sdf institutionnel dont les membres sont élus du peuple, et donc, peut se prévaloir d’une légitimité certaine. Son contre – gouvernement ramène l’opposition à Ntarikon et réduit le jeu politique en un face-à-face entre le Rdpc et le Sdf. Et, le centre officiel de critiques et de contre-propositions est peut-être un message qu’il envoie aux Camerounais pour mieux leur signifier qu’il entend remettre le Sdf au travail, afin de bâtir une alternative crédible.
Reste que, le Sdf de Bamenda où sévit aujourd’hui le ‘’politik non bi book’’ (‘’la politique ce ne sont pas les diplômes’’), s’apparente à un radeau de