Le sacre du roi

Publié le par melvin

« Son Excellence Monsieur le Président de la République  !» A la voix solennelle du directeur du protocole d’Etat, la grande salle du Palais soudain se fige. Tous les regards s’orientent vers la même direction. Le voilà ! Dans un costume toujours d’excellente coupe, le prince avance, le pas assuré et l’air royalement sérieux. Et si seulement le temps pouvait suspendre son vol. Ces moments de janvier, il les veut éternels. La nation, à travers son élite, est venue lui signifier sa reconnaissance et lui souhaiter longue vie. Bientôt, des généraux, des ministres, des magistrats, des édiles, des députés, des universitaires, des hommes d’affaires,  viendront se prosterner devant lui, pour un salut révérencieux, le bras gauche dans le dos, l’échine courbée et la main droite tendue. Certains, volontiers, lui baiseraient la main ou les pieds. Mais, il ne faut pas aller jusque-là, ce serait indécent. Pas besoin d’ailleurs d’en faire plus, cela se voit, le maître du pays c’est lui. Il gouverne. Il règne. Il pontifie même.

 

 

Y a-t-il encore quelque chose de républicain dans ces cérémonies solennelles de présentation de vœux ? La convivialité d’antan a laissé place au culte d’un homme. L’acte de civilité est progressivement devenu un acte d’allégeance. Cette année, un pas supplémentaire a été franchi vers la monarchie. Une ligne blanche bien visible, a été tracée au sol entre le prince et ceux qui viennent faire allégeance. Cela fait un bon mètre qui les sépare. De la sorte, ils ne pourront plus s’attarder pour lui glisser quelques doléances ou courtisaneries à l’oreille. Ce type de familiarités, le prince les abhorre. Il n’y a de pouvoir suprême que distant et froid. Alors, il crée la distance entre lui et ses collaborateurs qui désormais le déifient et l’appellent ‘’la haute hiérarchie’’, ‘’le patron’’, ‘’le très haut’’, voire tout simplement ‘’le ciel’’. Ceux à qui il adressera la parole à un moment donné de la cérémonie, seront enviés des autres. Et ces envieux à qui ceux-là parleront à leur tour, seront eux aussi enviés. Ne suffit-il pas que le prince ouvre sa bouche pour parler à quelqu’un pour que celui-là soit oint ?

 

 

Pour ne point qu’il y ait de la subversion, cette dérive monarchique doit être verticale. De retour dans son ministère, chaque ministre se devra d’organiser sa propre petite cérémonie de présentation de vœux, et de jouer à calife à la place du calife. Cette fois-ci, le maître ce sera lui. Il aura retrouvé son autorité, sa dignité, et toute sa superbe. Il sera debout, droit, les mains croisées en avant, imitant (à la perfection ?) l’attitude du prince, en attendant le salut révérencieux de ses directeurs distants de lui par ce trait blanc marqué au sol. Chaque directeur de retour dans sa direction, reproduira la cérémonie à son niveau, avec ses chefs de services. Et chaque chef de service fera pareillement dans son service avec les agents placés sous son autorité. Tout le mois de janvier sera ainsi pourvu en cérémonies par cette république paresseuse et pyramidale, où il est plus difficile de joindre l’édile du coin, que de rencontrer un lointain ministre européen. Une république qui a définitivement pris les allures d’une pièce montée de petits autocrates, et de petites cours, drapés de la noblesse d’Etat, avec tout au-dessus, le président comme la cerise sur le gâteau.

 

 

Mais, faut-il vraiment parler de dérive ? Ce pays essaimé de chefferies aux féodaux adorés, et où déjà, il est plus important d’être nommé que d’être élu, semble moins ouvert à la république et à ses débats, qu’à la monarchie et à la soumission servile. Ici, on adore les titres et le pouvoir absolu. Même au cœur du bon petit peuple, chacun est quelqu’un ou quelque chose, chef de ci ou de ça. C’est le pays au taux de présidents par kilomètre carré le plus élevé au monde. On est toujours président de quelque chose : d’un parti politique, d’un club de football, d’un groupe de danse, d’une association, d’un conseil de famille, d’une entreprise, d’anciens de ceci ou de cela. Et président, cela veut dire, avoir un pouvoir illimité, décider de tout et de rien, décider souverainement du sort des uns et des autres. Et surtout, être intouchable, n’avoir de compte à rendre à personne. On n’est pas président pour rendre compte, mais pour diriger, commander, plastronner. Ici, on est président un peu comme on est roi ailleurs.

 

 

Alors, avec cette révérence institutionnalisée et cette tradition de la monarchie, pourquoi ne pas sauter le pas ? On n’aurait qu’à obéir à cette réplique célèbre de la Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire : « un roi, une cour, un royaume, voilà, si nous voulons être respectés, ce que nous devrions montrer. Un chef à la tête de notre nation. Une couronne sur la tête de notre chef ! » Au moins, comme cela se voit ailleurs, on y gagnerait un Premier ministre chargé de travailler et responsable devant le peuple.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans politique

Commenter cet article