A l'état sauvage

Publié le par melvin

ensauva.jpgSamedi 05 mai 2007. Près de 12 heures après la disparition du Boeing 737-800 de Kenya Airways, au moment où les recherches balbutiaient déjà entre Kribi et Lolodorf, des sous-préfets mettant même à contribution chasseurs et bend-skins, pour mieux étaler l’impréparation de notre souverain Etat à faire face à ce type de tragédie, j’étais parvenu à joindre sur son mobile, un ministre avec qui il m’a été parfois donné de discuter. Un ministre important, du reste concerné au premier chef par cette catastrophe. Il se trouvait en mission dans le Septentrion, pour les préparatifs des fameuses élections municipales et législatives attendues, pour lesquelles notre république paresseuse va se mettre en congé, deux mois durant. 

Comme je lui annonce que le ministre kenyan des Transports est déjà dans un avion, en direction du Cameroun, mon interlocuteur me marque sa surprise.

-          Ah bon ?! Et que vient-il faire ? me demande-t-il.

-          Il est à la tête d’une délégation kenyane qui vient participer aux opérations de secours.

La réplique de mon interlocuteur de ministre est aussi sincère que brutale :

-          Mais, pourquoi sont-ils pressés ces Kenyans ? On n’a même pas encore retrouvé l’avion. Et puis, est- ce- qu’ils ont rempli les formalités d’usage avec le ministère des Affaires étrangères ?

J’insiste pour savoir si le ministre qu’il est, entend lui-même écourter son séjour dans le Grand Nord, pour rejoindre Douala. « Mais, pour quoi faire ? On n’a pas encore retrouvé l’avion. Les recherches sont en cours », me répond-il.

Au bout d’une dizaine de minutes de conversation qui me seront facturées par l’opérateur de téléphonie mobile, le ministre comprend de mon insistance, le ridicule de son attitude et bredouille enfin une étonnante excuse. « Même s’il faut que je redescende sur Douala, je ne vais tout de même pas le faire à dos d’âne. Je ne suis pas un ministre kenyan, moi ; je n’ai pas un avion spécial à ma disposition. » Le Cameroun en est donc là. Son Etat a perdu le sens de l’humain et des responsabilités.

Quand une catastrophe aérienne d’une ampleur de celle-ci survient dans un pays, le gouvernement se mobilise pour organiser les opérations de recherche, de secours, de réconfort et d’assistance aux familles des disparus. Et même, le chef de l’Etat monte au créneau pour rassurer la nation. Il n’y a pas longtemps, le voisin Olusegun Obasanjo qui venait de perdre son épouse, surmonta sa propre douleur pour coordonner la gestion d’un crash d’avion au Nigeria. Et le nôtre ? On ne le vit pas et on ne l’entendit point. Finalement,  notre gouvernement, dans sa gestion, laissa la triste impression d’être soit désemparé, soit inorganisé, soit peu professionnel, ou tout simplement peu concerné par un événement dont il aurait sous-estimé l’ampleur dès le début.

Un crash d’avion est toujours un événement particulièrement choquant. Des dizaines de personnes impuissantes devant leur sort, sont brutalement arrachées à la vie au même instant, dans une violence insoutenable. Cela interpelle l’humain. Ce genre de mort devrait être porteuse de vie : parler à ceux qui restent de ceux qui s’en vont et faire réfléchir les vivants sur leurs rapports à la vie et avec leurs semblables. A Douala, il n’eut point de cela, comme si la capitale économique, emportée par ses luttes quotidiennes pour la survie, n’était pas sous le choc. Les radios et les télévisions de la place, tout en se gargarisant du ‘’scoop’’ tombé du ciel, en véritables charognards, continuaient de diffuser sur les antennes, leurs indécentes musiques d’ambiance habituelles. Des amis me rapportent même des scènes incroyables, sur le site du crash à Mbanga Pongo, de vaillants reporters en quête de célébrité indue, brandissant comme des trophées, des morceaux d’avion retrouvés.

Quel type de personnes sommes-nous donc devenus, pour ne pouvoir plus nous recueillir devant ce type de tragédie ? Peut-être un peuple en voie d’ensauvagement qui a perdu le sens de l’humain.

Publié dans Libres propos

Commenter cet article

HVV 01/06/2007 16:20

Très bon point de vue qui traduit malheureusement l'état de notre pays. Et vu que le "quatrième pouvoir" n'exerce que très peu celui-ci, devenant lui-même complice du système, on n'est pas prêt de s'en sortir. Il est grand temps de faire changer les choses...

Tene Sop 31/05/2007 16:51

Bravo Melvin, C'est hélas, où nous en sommes arrivés! Tout simplement terrible!Des villageois de Mbanga Pongo et d'autres badauds venus des villages riverains du Crash, ne se sont pas gênés pour ramasser et s'approprier les objets des victimes de cette catastrophes (portables, porte.monnaies, walkman, bijoux, etc...)! c'est dire qu'au dela du mépris gouvernemental pour les disparus, il y a un phénomène de mépris de la société pour les morts. Et lorsqu'une société en arrive à exhiber sa voracité et sa kleptomanie en pareilles circonstances et à ne point se s'interroger et se receuillir devant une telle tragédie, c'est qu'il faut craindre pour notre pays.l'Ensauvagement utilisé par Melvin me semble ne pas traduite exactement la réalité, car même des animaux de la jungle savent se receuillir devant la perte d'un des leurs. lorsqu'un peuple en arrive à un tel niveau de déchéance, c'est qu'il est sans doute en voie de disparition. Craignons pour nous mêmes!