Finie la discrimination indigne et inacceptable. Les anciens combattants de l’armée française originaire des anciennes colonies d’Afrique et d’Asie qui avaient largement contribué à libérer
la France
du joug de l’Allemagne nazie, vont enfin pouvoir percevoir les mêmes pensions que leurs frères d’armes français. C’est du moins ce qu’a annoncé le gouvernement français, mercredi 27 septembre. Au sortir du conseil des ministres tenu ce mercredi, Hamlaoui Mékachéra, le ministre français délégué aux anciens combattants déclare qu’ «Il n'y aura plus de différence, dans ces deux prestations que sont la retraite des combattants et la pension d'invalidité, entre les ressortissants de ces pays et les nationaux français ». A en croire le ministre, désormais, les anciens combattants africains et asiatiques « percevront exactement en euros ce que perçoivent les nationaux français ». Jusqu’ici, les pensions de ces anciens combattants étaient réduites à des montants symboliques, souvent 10 fois inférieures aux pensions perçues par les Français. Selon le Groupe d'information et de soutien des immigrés, quand un ancien combattant français invalide à 100 % touche 690 euros par mois, un Sénégalais perçoit 230 euros, un Camerounais 104 euros, un Marocain ou un Tunisien, 61 euros. Egalement, une retraite d'ancien combattant s'élève à 430 euros par an pour un Français contre seulement 16 euros pour un Cambodgien.
La mesure de revalorisation décidée mercredi par le gouvernement français ne sera pas rétroactive. Elle sera appliquée à partir du 1er janvier 2007 à quelque 80 000 anciens combattants de l’armée française, originaires de 23 pays, essentiellement d’Afrique noire et du Maghreb. Elle devrait coûter à l’Etat français 110 millions d’euros (près de 70 milliards de francs cfa) par an. « Nous savons ce que nous devons à l’engagement et au courage de tous ceux qui ont défendu notre patrie et ses idéaux dans les conflits du 20e siècle », explique le Premier ministre Dominique de Villepin, reconnaissant que « l’Etat français a trop tardé à l’exprimer concrètement ». Le président français Jacques Chirac estime quant à lui que la revalorisation décidée est « un acte de justice et de reconnaissance envers ceux qui sont venus de l’ex-empire français combattre sous notre drapeau (…) Il s’agit de réintégrer cette mémoire dans notre mémoire nationale». Il a tout de même fallu 61 ans après la deuxième guerre mondiale, plus d’un demi-siècle, pour que cela fût fait !
Les indigènes
Les observateurs ne manquent pas de relever que la mesure de revalorisation des pensions des anciens combattants improprement appelés ‘’tirailleurs sénégalais’’ est décidée par le gouvernement français, le jour même où sort en France le film Indigènes qui aborde l’oubli des soldats maghrébins engagés dans l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale. Ce film du réalisateur Rachid Bouchareb, déjà primé au dernier festival de Cannes, a ravivé le débat sur l’inégalité de traitement entre soldats qui ont pris part à la même guerre sous les mêmes couleurs. Le réalisateur et les quatre interprètes du film, avaient d’ailleurs remis au président français un document réclamant « l’égalité de droits entre anciens combattants français et coloniaux ». A en croire le comédien Jamel Debbouze, l’un des interprètes du film, Jacques Chirac avait promis la revalorisation, après avoir vu le film en avant-première au début du mois de septembre.
Dans l’entourage du président français, on reconnaît que le film « a fait avancer le débat ». Dès après l’avant-première de Indigènes, Jacques Chirac a demandé à son ministre des finances et à ceux de
la Défense
et des Anciens combattants, de revoir le dossier des pensions des anciens combattants issus des colonies. Il a donc fallu un film pour que Jacques Chirac tienne la promesse qu’il avait déjà faite aux anciens combattants en 1995 et 2002. Et surtout, pour que
la France
accepte de payer enfin sa dette d’honneur et de sang vis-à-vis de l’Afrique. Même si l’histoire officielle enseignée dans les écoles françaises ne le dit pas encore, l’Afrique a joué un rôle déterminant dans la résistance et la libération de
la France
: l’Afrique a généreusement donné de son Sang, de Sol et de son Sous-sol pour tirer
la France
des griffes de l’Allemagne nazie.
La chair à canon
C’est en Afrique, au Tchad plus précisément, que le général de Gaulle, après son fameux appel du 18 juin, installa la première capitale de ‘’
la France
libre’’. C’est ici, grâce à la force de conviction du gouverneur colonial Félix Eboué, qu’il constitua la première armée de résistance de
la France.
Sur
les 560 000 hommes de l’armée française de l’époque, plus de la moitié, 300 000 combattants, venaient d’Afrique noire et du Maghreb : Marocains, Algériens, Soudanais, Tchadiens, Ivoiriens, Camerounais, Sénégalais, Malgaches, Béninois, Gabonais, Centrafricains, etc. Pour entretenir l’armée de Gaulle, les Africains ont dû également mettre la main à la poche contribuant largement à l’effort de guerre obligatoire, pour acheter armes et munitions. Il y avait des collectes de fonds un peu partout sur le continent, y compris devant les écoles et les églises. Mieux, les matières premières de ces pays ont été largement vendues à
la Grande-Bretagne
pour payer l’effort de guerre.
Sur les champs de bataille, les Africains se sont montrés vaillants soldats, combattant à la vie, à la mort, comme s’ils défendaient leur propre patrie. « De 1940 à 1942, les Africains étaient sur tous les fronts sur les territoires français. Les combats les plus violents qui se sont déroulés dans le Nord de
la France
ont été essentiellement menés par les Africains. Et c’est pareil dans le Sud de
la France. Quand
on parle de la libération de
la Provence
, il faut dire que 300 000 Africains ont participé au débarquement de Provence. Débarquement qui est l’un des plus importants avec celui de Normandie. C’est lui qui a permis la libération de la ville de Toulon et de celle de Marseille. 80% des effectifs étaient originaires d’Afrique, avant que les Américains et les Britanniques n’arrivent. Et ça tout le monde l’oublie, tout le monde l’ignore... », raconte le journaliste camerounais Charles Onana, auteur d’un livre sur
la France
et ses tirailleurs. Dans certaines batailles, les Africains improprement baptisés ‘’tirailleurs’’ (pour dire qu’ils ne savaient pas tirer), étaient utilisés comme chair à canon devant les chars ennemis. Parfois, lorsqu’il arrivait qu’avec leurs frères d’armes français, ils tombent entre les mains des soldats allemands, ceux-ci prenaient plaisir à massacrer les Africains et à faire prisonniers les Français.
Ingratitude institutionnelle…
Combien d’Africains sont ainsi tombés pendant la deuxième guerre mondiale en combattant pour ne pas que
la France
disparaisse comme France ? L’histoire officielle qui sait se montrer approximative parle de 40 000 morts et 72 000 blessés. Toujours est-il que, pendant 61 ans, les veuves et les orphelins de ceux-ci, ainsi que les blessures de ceux-là, n’ont jamais eu aux yeux des dirigeants français, la même importance que ceux des anciens combattants français. Pendant plus d’un demi-siècle,
la France
a dévalorisé la dette de sang et de l’honneur due à l’Afrique ; elle n’a pas su se montrer dignes des sacrifices que les Africains ont consentis pour elle. Un sénateur français dénonçant l’injustice faite aux anciens combattants venus d’Afrique, a un jour parlé d’ « un racisme institutionnel qui perdure ». On ne peut en dire moins, lorsque, le 1er décembre 1944, sur ordre des autorités françaises, un millier de combattants africains de retour de France, sont massacrés au camp militaire de Thiaroye au Sénégal, par l’armée française, parce qu’ils avaient osé revendiquer leur solde…comme les soldats français.
En 1947, le général Leclerc qui dirigea des troupes africaines de
la France
supplia son pays de s’acquitter, sans marchander, de sa dette d’honneur vis-à-vis de l’Afrique. Il ne fut point entendu. En 1959, Charles de Gaulle fut voter une loi pour la cristallisation des pensions des anciens combattants. « L’ensemble des tirailleurs de l’armée française ne pouvait plus toucher la même pension que leurs camarades blancs de l’armée française. On a transformé leurs pensions en indemnités à la tête du client. Le Malien ne pouvait pas toucher la même pension que l’Ivoirien, que le Togolais, que l’Algérien, le Marocain ou le Tunisien. Seuls quatre pays ont échappé à la loi de cristallisation : le Sénégal, le Gabon, le Tchad et
la République Centrafricaine.
Pas pour longtemps, puisqu’une nouvelle loi en 1994, cristallisait-elle aussi le système de pension de ces quatre pays. », explique Charles Onana.
…au nom de l’équité
En 1980, près de 700 anciens combattants ont porté plainte et obtenu gain de cause contre
la France
devant
la Commission
des droits de l'homme de l'ONU pour discrimination raciale.En 2001, le Conseil d'État a rendu un arrêt condamnant
la France
à verser au tirailleur sénégalais, Amadou Diop, une pension établie au même taux que celui en vigueur pour les Français et à lui payer les arriérés dus. En 2005, Tahar Saïm, ancien militaire algérien vivant à Oran avec 76 euros par mois, a obtenu du tribunal administratif de Poitiers la revalorisation complète de sa pension. Les deux hommes sont morts, comme beaucoup d’autres anciens combattants, sans avoir pu bénéficier de ces décisions des tribunaux, le gouvernement français refusant toujours de se soumettre à la décristallisation des pensions, une mesure qui lui aurait coûté près de 1,8 milliards d’euros. A la place, il optait, non pas pour l'égalité avec les anciens combattants français mais pour « l'équité », avec un paiement calculé en fonction du niveau de vie de chaque pays. Le ministre délégué aux Anciens combattants, Hamlaoui Mekachera était de ceux qui défendaient la thèse de ‘’l’équité’’, c’est-à-dire de l’égalité du pouvoir d’achat. «Ce qui est important, disait-il à l’époque, c’est de détenir le même pouvoir achat, que l’on soit à Paris ou à Hanoï. C’est équitable, mais pas satisfaisant politiquement».
Un membre du cabinet du ministre du budget osa même soutenir en 2002 que la décristallisation des pensions « équivaudrait à multiplier par cinq ou par six le niveau des pensions existant. On assisterait alors à une véritable perturbation de l’économie locale en créant de subites fortunes pour quelques centaines de personnes ». Aujourd’hui, le gouvernement français peut fièrement annoncé qu’il accède enfin à la revendication des tirailleurs qui ont libéré la patrie. Normal, il a patiemment attendu pendant 60 ans que le nombre diminue considérablement. De la sorte, ils lui coûteront beaucoup moins cher. Reste à savoir si la politique d’apartheid ainsi subrepticement pratiquée, honore la patrie dite de la liberté et des droits de l’homme.